Brève[1] pour la réhabilitation d’une pensée non institutionnelle

Ce texte reprend une réaction publiée sur la liste pédagogie solidaire en réponse au message d’un collègue enseignant[2] intitulé « 11 mai ??? » : suite à l’annonce présidentielle du 13 avril 2020 fixant le déconfinement et la reprise scolaire, il y soulevait le mensonge de la « continuité pédagogique », l’instrumentalisation des inégalités sociales, l’absence d’anticipation sanitaire, et le cynisme de la hiérarchie.

L’intervention du Ministre de l’Education lors des questions au gouvernement le 14 avril 2020[3] confirme cette lecture, et dénote plus avant un traitement problématique des évènements, à travers la mise en avant d’un historicisme (la Crise comme explication déterminante de l’Histoire de l’humanité) qui tente de balayer toute historicité : l’existence d’une politique éducative génératrice d’inégalités sociales et la gestion alarmante de la crise sanitaire par le gouvernement.

Ainsi, le « désastre social » a été accentué dramatiquement par la réforme des rythmes scolaires (de l’école maternelle à Parcoursup !) mise en œuvre par un gouvernement qui ne cesse d’infantiliser les classes populaires (moins capables de porter un masque qu’un enfant de 4 ans, ayant besoin d’une attestation de leur employeur pour aller travailler, etc.), et remet en cause le métier des enseignants (héroïsés comme les soignants, mais pour leurs performances numériques, ou leur rapport à l’obéissance).

Dans ce cadre, une école « facteur de résilience » (B. Cyrulnik, J-M. Blanquer ; 2018) ou de la « sélection darwinienne » (A. Petit, directeur du CNRS ; 2019), c’est, finalement, la même chose. Cela sous-entend que l’Ecole n’est plus un lieu où apprendre à égalité, en coopération, mais où les élèves et les étudiants apprendraient à incorporer (par voie de « résilience ») une conception totalitaire de l’être humain : la Crise [4] aligne les évènements de l’histoire personnelle à une conception évolutionniste de l’Histoire ; l’être humain est ramené à son traumatisme et jamais considéré comme le sujet d’une histoire, plurielle par ses cultures.

Et de fait, épidémies, guerres, inégalités sociales sont traitées sur le même modèle à travers la mise en œuvre d’une Pédagogie d’urgence, qui par-delà les beaux discours, vise un « retour à la normale » (une « institutionnalisation ») dans lequel l’outil numérique joue un rôle étonnement central ([5] et [6]), en se substituant à la capacité d’invention propre aux êtres humains. Cette capacité d’invention a été mise en avant par C. Darwin dans la Descendance de l’homme (Tort, 1983[7]) et se situe à la base des démarches d’auto-socio-construction des savoirs (Huber, 2007[8]) largement discréditées par le Ministère de l’éducation depuis 2008.

A travers une ligne globalisée, nous nous sommes habitués progressivement à la réforme des représentations du rôle de l’école[9] : sous prétexte que l’école représente aussi un lieu de reproduction sociale, celle-ci n’a plus vocation à lutter contre cette reproduction par ses pratiques ; le constructivisme s’oppose historiquement aux théories du développement naturel, innéistes et racistes. Qu’en est-il aujourd’hui du pari philosophique du Tous capables (à travers ses différentes formulations) visant la progression et la réussite scolaire de tous les élèves quel que soit le milieu social ? A quelles conditions l’école peut-être avoir lieu ? De quoi l’Ecole est-elle le lieu ?

Parce que la relation pédagogique ne peut pas sortir indemne indéfiniment d’une situation généralisée de maltraitance, ni sur le plan du rapport au savoir, ni sur le plan d’une autorité vouée à devenir « transcendante » : si l’attitude philosophique est réduite à une dimension spirituelle par la clique des idéologues officiels désormais acquis à l’idée de « transition »[10], notre problème semble d’établir ensemble comment ne pas se laisser prendre à des « éthiques » qui nous somment d’agir comme si le brouillage des espaces relationnels (l’intrusion de l’Etat dans l’intimité des familles par l’intermédiaire du professeur) était la normalité souhaitée. Parmi ces éthiques, la généralisation du Care (éthique de la sollicitude et du soin) a tout pour séduire, cependant celle-ci nous somme d’adhérer à l’idée d’une Crise perpétuelle, qui s’oppose à celle de Révolution perpétuelle (et permanente).

Quelles pratiques pour quelles sociétés ?

En tant qu’éducatrice, au sens large, il me semble fondamental que nous nous réappropriions les termes de la révolution qui se joue [11] et réinventions nos métiers, hors des logiques d’intérêt corporatistes et interpersonnelles, et des injonctions de la hiérarchie : « Nous pensons donc que le processus révolutionnaire doit être une action culturelle dialogique qui se prolonge en « révolution culturelle » après l’accession au pouvoir. Et nous jugeons indispensable, tout au long du processus, un effort sérieux et profond de conscientisation par lequel les hommes, dans une praxis véritable, dépassent l’état d’objets, d’êtres dominés, et deviennent des sujets de l’histoire. […] Au fur et à mesure qu’ensemble, les leaders et le peuple deviennent critiques, la révolution se défend plus facilement contre le risque des bureaucratismes qui conduisent à de nouvelles formes d’oppression et d’« invasion » » (Paolo Freire, 1974).

L’école émancipée, 1910

Comment rendre lisible les dérives autoritaires de cette transformation pédagogique ? Comment réaffirmer, face à une Ecole qui n’aurait plus de lieu, une autre conception de l’éducation, dans et hors la classe, qui interrogerait aussi le « lieu de la culture[12] » ?   Parce que le lieu depuis lequel nous écrivons et nous adressons à l’autre n’est pas anodin… Ah quelle utopie !

Eloïse Durand, anthropologue, militante pédagogique (GFEN)

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[1] Un texte plus long est paru sur le site du GFEN (Comment faire collectif en temps de confinement ?) : http://www.gfen.asso.fr/fr/collectif_educatif_confinement

[2] Sylvain Grandserre, Amis journalistes, si vous croisez notre ministre : https://blogs.mediapart.fr/grandserre/blog/140520/amis-journalistes-si-vous-croisez-notre-ministre

[3] « Lors des questions d’actualité au gouvernement, Jean-Michel Blanquer a justifié la décision de rouvrir les classes par une nécessité sociale : « Si nous ne finissons pas le confinement suffisamment tôt, il y aura des désastres sociaux pour les élèves les plus éloignés de l’école » a prévenu le ministre », https://www.publicsenat.fr/article/parlementaire/jean-michel-blanquer-il-faut-rouvrir-les-classes-pour-eviter-des-desastres

[4] La Crise renvoie ici au concept de Trauma conceptualisé par l’anthroposophie : https://www.freunde-waldorf.de/en/emergency-pedagogy/background/trauma/ et plébiscité par B. Cyrulnik (« expert » sur les questions d’éducation du gouvernement, notamment « Assises de la maternelle » et « 1000 premiers jours de l’enfant »).

[5] Chaire Unesco de Développement curriculaire, The conversation, 13 avril 2020 : https://theconversation.com/les-systemes-educatifs-sont-en-crise-partout-sur-la-planete-voici-comment-ils-se-releveront-135377

[6] J-M Blanquer cite l’Unesco dans Les 4 vérités, 15/04/20 : https://www.youtube.com/watch?v=FujVu9pUN7M

[7] Voir la notion d’« effet réversif de l’évolution » : www.charlesdarwin.fr/dico_arti.html

[8] « L’auto-socio-construction a commencé comme une compétence collective. (…), une compétence est la combinaison de plusieurs ressources pour faire face à un problème (récurrent) dans son activité particulièrement professionnelle », in Concevoir, construire et utiliser un outil pédagogique.

[9] Le petit « livre orange » des bonnes pratiques distribués aux enseignants en 2018 a signé la fin de la liberté pédagogique, et la mise au ban des pédagogies d’émancipation : https://eduscol.education.fr/cid144902/guides-vademecum-pour-les-apprentissages-au-ce1.html

[10] Dans Les sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur (Unesco, 2000), E. Morin adhère à l’effondrement du système d’autorité et propose de réformer notre système de représentations en faveur d’un spiritualisme : « l’interdiction des sanctions et le refus de l’autorité minent l’édifice et conduisent à une perte de confiance dans l’institution et dans le système scolaire » ; « Eduquer pour comprendre les mathématiques ou telle discipline est une chose ; éduquer pour la compréhension humaine en est une autre. L’on retrouve ici la mission proprement spirituelle de l’éducation : enseigner la compréhension entre les personnes comme condition et garant de la solidarité intellectuelle et morale de l’humanité » ; « La reliance doit se substituer à la disjonction et appeler à la « symbiosophie », la sagesse de vivre ensemble » ; « L’éducation du futur devra apprendre une éthique de la compréhension planétaire » ; etc.

[11] https://indar-beltza.org/prendre-la-mesure-de-la-revolution-qui-se-joue/

[12] https://cultureamainnue.fr/2015/12/08/les-lieux-de-la-culture-une-articulation-de-soi-a-lautre/