Le Contrat social : « Mise à jour », octobre 2018.

Le Contrat social : « Mise à jour », octobre 2018.

Lors de la conférence Climax, en 2018, le collapsologue Aurélien Barrau prétendait qu’il existe deux contrats sociaux chez Rousseau, « celui par lequel le peuple s’aliène dans l’autorité du souverain« , et « celui par lequel le peuple se fonde en tant que tel ». C’est sur cette interprétation catégorique qu’il justifie la nécessité de « déconstruire aujourd’hui un certain nombre de nos valeurs, cet acharnement technocratique« , mais également « repenser le concept de peuple au seul sens qui ait aujourd’hui véritablement un avenir, c’est celui de la grande tribu du vivant« .

Mais cette lecture du Contrat social rousseauiste est biaisée.

"Finalement, affirme Goyard-Fabre, Rousseau adopte, dans le Discours sur l'origine de l'inégalité, une thèse proche de celle de Puffendorf, à savoir la théorie des deux contrats (sachant que le contrat d'entraide décrit plus haut n'est pas considéré par Rousseau comme un contrat authentique) : le contrat d'association crée un peuple et le contrat de soumission établit un roi.

Nous ajouterons cependant que, loin d'être totale comme chez Puffendorf, l'adhésion de Rousseau au contrat de soumission nous paraît limitée. Il semble que l'auteur du Contrat social soit déjà conscient du danger que peut représenter un tel contrat pour la liberté individuelle. Cette méfiance trouvera sa dernière expression dans le Contrat social où Rousseau rejette radicalement le contrat de soumission : 

"Puffendorf dit que, tout de même qu'on transfère son bien à autrui par des conventions et des contrats, on peut aussi se dépouiller de sa liberté en faveur de quelqu'un. C'est là, il me semble, un fort mauvais raisonnement : car le bien que j'aliène me devient une chose tout à fait étrangère, et dont l'abus m'est indifférent ; mais il m'importe qu'on n'abuse point de ma liberté, et je ne puis, sans me rendre coupable du mal qu'on me forcera de faire, m'exposer à devenir l'instrument du crime [...]. (Rousseau, Discours sur l'origine des inégalités).

Yves Vargas distingue ainsi deux sortes d'état de nature chez Rousseau. Jean Starobinski abonde dans le même sens en affirmant « qu'il faut prendre garde [...] à l'intervalle très vaste que Rousseau suppose entre la perte de l'état primitif et le pas sage à l'état civil. Rigoureusement parlant, l'état de nature ne prend fin qu'au moment où commence la véritable institution sociale.On doit dès lors distinguer entre un état de nature primitif, antérieur au devenir, et un état de nature historique, mais présocial22 encore ». Leo Strauss ne pense pas autrement lorsqu'il opère, chez Rousseau, « une nette distinction entre l'état de nature comme condition originelle de l'homme et l'état de nature comme statut juridique de l'homme23». 

Cette interprétation nous semble juste et trouve sa corroboration dans le texte même de Rousseau :
 
"C'est ici que tout se ramène à la seule loi du plus fort, et par conséquent à un nouvel état de nature différent de celui par lequel nous avons commencé, en ce que l'un était l'état de nature dans sa pureté, et que ce dernier est le fruit d'un excès de corruption" (Rousseau, Discours sur l'origine de l'inégalité).

Extrait tiré de l'article d'Etane Yombo, Rousseau : Le contrat social en question, 1999 (en ligne).

Il existerait donc deux conceptions de l’état de nature, soit deux rapports à la nature, l’un émancipé et l’autre aliéné, qui permette d’appréhender puis de mettre en garde contre la privation des libertés individuelles, au contraire de ce que préconise Aurélien Barrau.

En effet, d’un point de vue anthropologique, la pensée du Contrat social ouvre une réflexion fondamentale sur la « nature de la société »; la « nature humaine », concept philosophique fondé en essence sur la liberté, reste quant à elle un concept anthropocentrique à partir duquel un discours des fatalités peut ensuite rattraper la morale des évènements.

Pour Lévi-Strauss, « Jamais Rousseau  n’a commis l’erreur de Diderot qui consiste à idéaliser l’homme naturel. il ne risque pas de mêler l'état de nature à l'état de société; il sait que celui-ci est inhérent à l'homme mais il entraine des maux : la seule question est de savoir si ces maux sont eux-mêmes inhérents à l'état. Derrière les abus et les crimes, on recherchera donc la base inébranlable de la société humaine » (Tristes tropiques, chap. XXXVIII). 

De même, "La révolution rousseauiste (...) consiste à refuser des identifications obligées, que ce soit celle d’une culture à cette culture, ou celle d’un individu, membre d’une culture, à un personnage ou à une fonction sociale, que cette même culture cherche à lui imposer. Dans les deux cas, la culture, ou l’individu, revendiquent le droit à une identification libre [...]. Car, s’il est vrai que la nature a expulsé l’homme, et que la société persiste à l’opprimer, l’homme peut au moins inverser à son avantage les pôles du dilemme, et rechercher la société de la nature pour y méditer sur la nature de la société. Voilà, me semble-t-il, l’indissoluble message du Contrat social, des Lettres sur la Botanique, et des Rêveries" (Lévi-Strauss, Courrier de l'Unesco, 1963). 

Finalement pour Rousseau, et c’est en cela que l’écologie politique peut éventuellement s’inspirer de la proposition rousseauiste : « Trouver une forme d’association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun, s’unissant à tous, n’obéisse pourtant qu’à lui-même, et reste aussi libre qu’auparavant. Tel est le problème fondamental dont le Contrat social donne la solution. » (Rousseau, Du Pacte social, Livre I, chapitre 6).

A travers ces différentes utilisations du Contrat social, on aperçoit du même coup les limites d’un concept, qui sur le plan anthropologique trouve une portée heuristique majeure, mais dont sur le plan politique les libéraux s’accommodent également à merveille. Quitte à lire Rousseau, il serait bon de considérer d’abord sa conception de l’égalité, une « égalité de nature » entre tous les êtres humains, qui fonctionne comme un postulat de départ et une utopie à réaliser.

https://gallica.bnf.fr/essentiels/rousseau/discours-origine-inegalite

Zapping inactuel

ss-day off

Article écrit quelques semaines après les attentats de Charlie Hebdo et du supermarché cacher – et donc avant les attentats du 13 novembre.

Zapping
Dimanche 25 janvier 2015

20h45 Arte – Match point – film (Woody Allen)
22h25 Paris première – Auschwitz : l’album de l’horreur – doc
En vrac
22h45 –  France 2 – Faites entrer l’accusé : Juliano Verbard, petit lys d’amour- émission
22h45 – Arte – Meurtre en Finlande – doc
00h10 – TF1 – Les experts – série

Jeune professeur de tennis issu d’un milieu modeste, Chris Wilton, qui vient de quitter la compétition, parvient à se faire embaucher dans un club cossu des beaux quartiers de Londres. Le séduisant jeune homme ne tarde pas à sympathiser avec Tom Hewett, un de ses élèves, un fils de bonne famille, qui l’invite chez ses parents et lui présente sa soeur Chloe, ainsi que sa fiancée, une jeune comédienne américaine, Nola Rice. Alors même que son idylle naissante avec Chloe lui permet d’envisager l’ascension sociale dont il rêvait, Chris est irrésistiblement attiré par Nola. Après son mariage, Chris se lance dans une liaison avec Nola, que la famille Hewett apprécie peu…
/ La découverte, en 2007, de l’album photo d’un nazi, Karl Hoecker, en poste à Auschwitz durant la Seconde Guerre mondiale, a été une véritable …
/A Ulvila, petite ville de l’ouest de la Finlande, le 1er décembre 2006, Anneli Auer, femme au foyer et mère de trois enfants, appelle la police locale. Quand les agents arrivent sur les lieux, ils découvrent le corps sans vie de Jukka, le mari d’Anneli. Anneli et Amanda, sa fille de 9 ans, affirment qu’un inconnu est entré dans la maison et s’est jeté sur Jukka. La police, soupçonnant Anneli, pousse un agent à devenir son amant. En 2009, le procès d’Anneli s’ouvre. Elle est condamnée à la perpétuité, mais son avocat fait appel et obtient son acquittement. Puis, Anneli est à nouveau arrêtée, poursuivie pour maltraitance d’enfants, cruauté envers les animaux et pratiques sataniques. A travers divers éléments et interviews, ce documentaire tente de faire la lumière sur cette affaire, qui a tenu la Finlande en haleine.
/A la Réunion, Juliano Verbard, 21 ans, affirmait que la Vierge Marie lui apparaissait chaque huitième jour du mois et qu’elle l’avait surnommé …

source programme télévision Télérama

Film noir de Woddy Allen – Match Point
/ Fin du documentaire sur l’album souvenirs du lieutenant nazi Karl Hoecker, où sont disposées à la suite les photographies des déportés sur la rampe de tri, des cadavres sortis de la chambre à gaz, des collègues les jours de repos autour d’un accordéon :
« Ce n’était pas des monstres, mais des gens comme vous et moi » commente la voix off.
Je zappe sans m’arrêter sur un canal
répétition des faits divers réels et fantasmés, crime passionnel, serial killer, meurtre inexpliqué
Je me dis
C’est étrange cette obsession télévisuelle des démocraties occidentales pour le meurtrier isolé, l’homme que les pulsions submergent, le fou, le faible, le pervers.
La télé les agite comme des épouvantails pour nous soumettre à la loi – confondue ici avec la société de consommation – la loi qui nous sauve de la barbarie, la fiction de l’homme déchiré, le combat du bien et du mal dans son fort intérieur.
Elle ne montre jamais la soif affective pour la loi, quelle qu’elle soit, comment des individus glissent d’une loi à une autre, viscéralement aliénés au groupe, à la communauté, à celle qu’ils se choisissent  quand ils sont rejetés par la plus commune.
Combien plus de souffrances infligées et de meurtres au nom de la loi d’une communauté, état, armée, rébellion, crime organisé, jihad.
Je me dis
On n’a rien compris à s’agréger sous la bannière « Je suis Charlie »
Identification symptomatique, factice, du collectif qui complaisamment fait le buzz.

La traversée de plusieurs régimes de loi, l’oscillation entre l’adhésion et la non adhésion, la capacité à désobéir, à construire, à déconstruire la loi,
je l’ai vu récemment à la télévision dans quelques films,
des films noirs d’après-guerre, comme Le trésor de la sierra madre, de John Huston
un film adapté du livre pour enfant de Maurice Sendack, Max et les maximonstres, de Spike Jonze.

Aude Noguès

match point

 

max et les maximonstres le trésor de la sierra madre

 

Le(s) lieu(x) de la culture, une articulation de soi à l’autre.

Pour mémoire

On a pu constater avec les derniers attentats que ce sont des lieux de la vie parisienne qui ont été ciblés (Rue de Charonne, Rue Bichât, Saint Denis…) : des cafés, des restaurants, une salle de spectacle, les abords du Stade de France. Ce sont des lieux de culture car s’y ancrent les pratiques culturelles de certains milieux sociaux (artistes, professeurs, étudiants…). Ce sont aussi des lieux populaires habités par une population faite de métissages divers, et  pour qui la vie commune est de plus en plus difficile. Autour du Stade de France, c’est Saint-Denis, et ses quartiers un peu désolés ; à l’intérieur, le match n’a pas été interrompu.

Il est donc important de faire la distinction entre les centres de la vie culturelle de moins en moins nombreux, diversifiés, en accord avec notre histoire culturelle plurielle, et cette culture centraliste, que nous voulons déplacer à partir de chez nous en recréant de multiples capitales. Plus il y aura de lieux de culture, plus il y aura de vie.

Voilà aussi l’importance de notre chantier entamé à Bayonne qui affiche l’ambition de penser autrement la culture qui nous environne, et propose de se réapproprier les lieux de culture – et le lieu de la culture –  peu importe les formes que cela prend, pourvu que nous gardions en mémoire la qualité de nos échanges et de nos projets.

On ne peut pas résoudre notre problème culturel par l’affirmation toujours plus agressive de l’identité (nationale), mais on peut s’efforcer de lever certaines de nos résistances, et trouver le moyen d’actionner certains leviers pris dans la pierre, afin de reconsidérer la question de notre humanité dévastée.

En France, le débat de la pluralité culturelle a été confisqué par l’État depuis des décennies, et les communautés (paysannes, ethniques…) n’ont toujours pas eu leur mot à dire, sauf à resserrer toujours plus leur communautarisme.

Songeons au rôle de l’École dans la disparition d’une pensée commune (et non unique!) sur la fraternité, l’égalité, la liberté ; songeons au rôle de l’État dans le dévoiement de la notion de laïcité ; songeons aujourd’hui au peu d’espace de réflexion laissé à l’individu pour prendre de la distance vis-à-vis de cette société qui médiatise une culture toujours plus « hors-sol ».

Une culture trop fortement investie en termes de marché, ou à l’inverse d’identité(s), occulte son lieu. Lieu de création d’un langage commun (et non d’une langue), lieu d’élaboration d’un regard critique qui nous permet de transformer notre rapport au monde, la culture mérite que chacun se l’approprie et qu’on la dépossède des enjeux d’images, de stratégies politiques, pour lui redonner sa fonction sociale. L’art a son rôle à jouer, et les artistes aussi dans ce travail, en abolissant peu à peu la frontière qui existe entre le peuple et son divertissement.

Ainsi, laisser des territoires, des communes, des quartiers, sans la possibilité de faire lieu de culture, c’est nous condamner à la misère, au repli, à la peur de l’autre, à la montée des extrêmes. A Bayonne, dans le quartier Saint Esprit, le déménagement prochain de l’Atalante, un cinéma emblématique qui offre un des rares espaces de rencontre et de mixité, présente le risque du sinistre social, déjà bien entamé à cet endroit qui perd tour à tour les lieux marquants de son histoire culturelle.

L' »en quête de culture » menée par le groupe à l’occasion de la première édition du festival bayonnais « Kulture Sport » le plus doté du moment, a montré la contradiction très forte entre les lieux culturels identifiés par les habitants (y compris les stades, les cafés, la montagne, la place Patxa, le fleuve Adour, l’Atalante, le Musée basque, les librairies …) et marqués par une diversité de pratiques, et les pratiques officiellement reconnues et valorisées par les institutions.

Dans ce jeu, le monde de l’art fortement retranché sur ses propres lieux, et ses propres scènes, peine à rétablir sa fonction traditionnelle, et celle de ses artistes, de plus en plus « impalpables », « inaccessibles » ou fantasmés.  Ce qui nous incite à repenser toute notre posture, à prendre acte de la réinvention de notre folklore, tout en nous défaisant du complexe du plouc folklorisé, en proposant des projets artistiques d’envergure, à partir de nos pratiques, et en contribuant à faire reconnaître le lieu de la culture qui les voit émerger, comme un lieu capital.

(Dans la bibliothèque, Felix Castan, Alan Lomax, Howard Becker… des paroles d’habitants et de commerçants, de famille, de collègues, de copains et copines, et en particulier celles et ceux du groupe Culture à main nue, du Secteur Poésie Écriture du Groupe Français d’Éducation Nouvelle).

Eloïse Durand

Fortius mais encore ?

Voilà 20 ans déjà que la ville reprenait possession du site de Château Neuf au Petit Bayonne. Quel bilan en 20 ans ? La réfection des toitures de la forteresse suite à l’inondation d’une partie de la bibliothèque du Musée basque ; l’installation ou plutôt le déménagement du site universitaire de Marracq au centre ville ; l’installation de la délégation des affaires touchant le territoire basque du Conseil Départemental (assez réussi j’en conviens) ; la création en site propre et en régie municipale du parking Sainte Claire.

Mais à y regarder de plus prêt il convient  de lever quelques lièvres. Je veux entre autres parler bien sûr du  fait qu’au bout de 20 ans , 20 ans ! il n’est toujours pas possible de faire le tour par le haut du rempart Est, que la douve de la Porte Mousserolles est toujours aussi infecte (seulement quelques centaines de bayonnais et nos visiteurs peuvent le constater chaque jour au niveau du pont-levis !) que la porte Anglaise, un des vénérables vestige en belle condition, est toujours noyée sous les ronces et ne débouche ni sur la cour du château ni comme on pourrait l’imaginer (via une passerelle très courte) sur le parking Mousserolles !

Je ne parlerai pas non plus en grand développement de la non-restitution de la façade sculptée de la tour X.

Je ne parlerai pas des conditions d’accueil déplorables de la Salle de la  Poudrière de la Nive – où l’on vit, au bout de huit jours d’une exposition consacrée à Guevara, et à cause d’une humidité incontrôlée, les cimaises gondolées, tout comme les photos de R.Burri – faute d’un drainage promis là comme sur l’esplanade Roland Barthes. Roland Barthes est mort, on vient de l’apprendre à l’Hôtel de ville, la transmission a pris 35 ans ! Un record, encore un. Ou peut-être est-ce plutôt l’approche imminente du colloque d’octobre ?

Un article particulier vous comptera bientôt l’aménagement-destruction (l’argent n’est rien !) des salles d’expositions temporaires de Château Neuf pour le Musée Basque où vous avez peut-être vu une très belle  exposition consacrée à Lartigue et le Pays basque…