Le(s) lieu(x) de la culture, une articulation de soi à l’autre.

Pour mémoire

On a pu constater avec les derniers attentats que ce sont des lieux de la vie parisienne qui ont été ciblés (Rue de Charonne, Rue Bichât, Saint Denis…) : des cafés, des restaurants, une salle de spectacle, les abords du Stade de France. Ce sont des lieux de culture car s’y ancrent les pratiques culturelles de certains milieux sociaux (artistes, professeurs, étudiants…). Ce sont aussi des lieux populaires habités par une population faite de métissages divers, et  pour qui la vie commune est de plus en plus difficile. Autour du Stade de France, c’est Saint-Denis, et ses quartiers un peu désolés ; à l’intérieur, le match n’a pas été interrompu.

Il est donc important de faire la distinction entre les centres de la vie culturelle de moins en moins nombreux, diversifiés, en accord avec notre histoire culturelle plurielle, et cette culture centraliste, que nous voulons déplacer à partir de chez nous en recréant de multiples capitales. Plus il y aura de lieux de culture, plus il y aura de vie.

Voilà aussi l’importance de notre chantier entamé à Bayonne qui affiche l’ambition de penser autrement la culture qui nous environne, et propose de se réapproprier les lieux de culture – et le lieu de la culture –  peu importe les formes que cela prend, pourvu que nous gardions en mémoire la qualité de nos échanges et de nos projets.

On ne peut pas résoudre notre problème culturel par l’affirmation toujours plus agressive de l’identité (nationale), mais on peut s’efforcer de lever certaines de nos résistances, et trouver le moyen d’actionner certains leviers pris dans la pierre, afin de reconsidérer la question de notre humanité dévastée.

En France, le débat de la pluralité culturelle a été confisqué par l’État depuis des décennies, et les communautés (paysannes, ethniques…) n’ont toujours pas eu leur mot à dire, sauf à resserrer toujours plus leur communautarisme.

Songeons au rôle de l’École dans la disparition d’une pensée commune (et non unique!) sur la fraternité, l’égalité, la liberté ; songeons au rôle de l’État dans le dévoiement de la notion de laïcité ; songeons aujourd’hui au peu d’espace de réflexion laissé à l’individu pour prendre de la distance vis-à-vis de cette société qui médiatise une culture toujours plus « hors-sol ».

Une culture trop fortement investie en termes de marché, ou à l’inverse d’identité(s), occulte son lieu. Lieu de création d’un langage commun (et non d’une langue), lieu d’élaboration d’un regard critique qui nous permet de transformer notre rapport au monde, la culture mérite que chacun se l’approprie et qu’on la dépossède des enjeux d’images, de stratégies politiques, pour lui redonner sa fonction sociale. L’art a son rôle à jouer, et les artistes aussi dans ce travail, en abolissant peu à peu la frontière qui existe entre le peuple et son divertissement.

Ainsi, laisser des territoires, des communes, des quartiers, sans la possibilité de faire lieu de culture, c’est nous condamner à la misère, au repli, à la peur de l’autre, à la montée des extrêmes. A Bayonne, dans le quartier Saint Esprit, le déménagement prochain de l’Atalante, un cinéma emblématique qui offre un des rares espaces de rencontre et de mixité, présente le risque du sinistre social, déjà bien entamé à cet endroit qui perd tour à tour les lieux marquants de son histoire culturelle.

L' »en quête de culture » menée par le groupe à l’occasion de la première édition du festival bayonnais « Kulture Sport » le plus doté du moment, a montré la contradiction très forte entre les lieux culturels identifiés par les habitants (y compris les stades, les cafés, la montagne, la place Patxa, le fleuve Adour, l’Atalante, le Musée basque, les librairies …) et marqués par une diversité de pratiques, et les pratiques officiellement reconnues et valorisées par les institutions.

Dans ce jeu, le monde de l’art fortement retranché sur ses propres lieux, et ses propres scènes, peine à rétablir sa fonction traditionnelle, et celle de ses artistes, de plus en plus « impalpables », « inaccessibles » ou fantasmés.  Ce qui nous incite à repenser toute notre posture, à prendre acte de la réinvention de notre folklore, tout en nous défaisant du complexe du plouc folklorisé, en proposant des projets artistiques d’envergure, à partir de nos pratiques, et en contribuant à faire reconnaître le lieu de la culture qui les voit émerger, comme un lieu capital.

(Dans la bibliothèque, Felix Castan, Alan Lomax, Howard Becker… des paroles d’habitants et de commerçants, de famille, de collègues, de copains et copines, et en particulier celles et ceux du groupe Culture à main nue, du Secteur Poésie Écriture du Groupe Français d’Éducation Nouvelle).

Eloïse Durand

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